Il y a dix ans, on ne parlait que de Dan Carter qui débarquait à l’USAP. expérience inédite qui consacra la nouvelle puissance du Top 14. retour sur cet épisode marquant par son coût, sa dramaturgie et son épilogue heureux… et paradoxal.

C’est vrai que depuis dix ans, on s’est habitué… Mais en 2008, on s’est demandé si c’était vraiment possible. Dan Carter, la grande vedette des All Blacks, débarquait à Perpignan. Pour la première fois, le Top 14 recrutait un international sudiste en pleine force de l’âge. Le vieux championnat de France prenait soudain conscience de sa propre puissance, manifestement, il pouvait briser la digue du protectionnisme néo-zélandais qu’on pensait si hermétique. Ses salaires étaient trop alléchants. L’affaire avait été révélée en juin par le site internet de la Fédération néo-zélandaise, elle avait pris tout le monde de court. Ce coup de tonnerre reste le chef-d’œuvre de Paul Goze… Le président de l’Usap était parvenu à garder le secret jusqu’au bout, préservant l’affaire de toutes les fuites.

Pourtant, il ne parlait pas anglais et devait passer par un intermédiaire qui sut lui aussi tenir sa langue alors qu’il parlait tous les jours à la presse : « Je servais de traducteur pour toutes les conversations. Quand j’ai enfin rencontré Carter à son arrivée à Perpignan, je lui parlais depuis six mois au téléphone. Il m’a toujours dit qu’il ne voulait aucun privilège », commente Benoît Brazès, attaché de communication du club. Goze avait en plus réussi à rafler le joueur à Toulon qui le voulait absolument. Le fait de jouer la HCup fut déterminant, le RCT qui arrivait du Pro D2 ne jouait que le Challenge. Pourtant, Mourad Boudjellal était persuadé d’avoir l’accord verbal du joueur.

Mais, ce n’était qu’une pige de sept mois. Dan Carter n’était que « prêté » par la NZRU. Il fallait attendre le mois de décembre pour voir « Le Monstre » chausser les crampons en Roussillon. On le sentit traité comme un tableau de prix qui ne voyage qu’entouré de mille précautions. Il avait joué les tests de novembre avec les All Blacks. Mais avant de lui laisser mettre le cap sur Perpignan, sa Fédération l’avait retenu au maximum pour qu’il participe à une rencontre entre les All Blacks et les joueurs du Milan AC, le 4 décembre. Un impératif marketing inscrit dans le marbre que Paul Goze n’avait appris que très tard. On se souvient du président de l’Usap négociant pied à pied avec les Néo-Zélandais le dimanche 30 novembre.

Les Catalans voulaient le faire débuter le 6 décembre à Leicester, mais ils durent y renoncer, Dan Carter ne serait libre que le 5 au soir pour faire connaissance avec ses coéquipiers à l’hôtel Mariott de la cité des Midlands. Goze préféra repousser l’échéance au match retour, le dimanche 14 décembre à Aimé-Giral. Le joueur lui-même avait averti son président provisoire qu’il n’était pas question pour lui de jouer sans s’être entraîné avec le groupe : « Pour ne pas être ridicule en cas d’erreur grossière et parce qu’il se sentirait gêné de prendre la place d’un coéquipier en arrivant la veille d’une rencontre. » Dan Carter lui-même ne voulait pas que son arrivée tourne au barnum. Pour ses grands débuts, il assura la victoire : 26-20 dont seize points inscrits de sa botte.

 

Avalanche de chiffres

Mais avec le recul, on se rend compte que jamais auparavant, on avait commenté l’arrivée d’un joueur avec une telle avalanche de chiffres : son salaire fut très vite annoncé : 700 000 euros, soit 100 000 euros par mois, chiffre record évidemment. On s’amusa à calculer le coût du joueur pour chaque match joué : 32000 euros a priori si l’Usapallait au bout en championnat et en Coupe d’Europe. 42 000 si l’Usap était éliminée. On rappela qu’il était lié avec un contrat d’images avec Adidas qui lui assurait 300 000 euros par an. Dans Midi Olympique, on faisait remarquer que Canterbury, l’équipementier (néo-zélandais) de Perpignan, allait profiter de l’occasion pour prendre une petite revanche sur Adidas qui venait de lui piquer les All Blacks. À peine Carter arrivé, Canterbury sortit d’ailleurs un maillot spécial aux couleurs proches de celle Barça, floqué du 10 et du patronyme mythique. « Il se vend comme des petits pains », tambourina tout de suite l’Usap. On comprit ensuite que les deux sociétés avaient signé un accord particulier, condition sine qua non de la faisabilité du transfert. On imagine d’ici les gens d’Adidas prenant leur téléphone en refusant d’être pris pour des lapins de six semaines.

Pour être précis, la première incursion de Carter à Perpignan eut lieu le 21 septembre. À sa descente de l’avion à Barcelone : ses premiers mots furent empreints de modestie. « Je ne suis pas une rock star, je ne suis pas Maradona. » Mais pour la première fois de son histoire, le club avait mis en scène l’arrivée d’un joueur à Aimé-Giral, devant 3 000 mordus aux anges, soutien populaire sans précédent pour un événement déconnecté d’un match. Le principal intéressé, habitué à une certaine austérité néo-zélandaise ne s’attendait pas à une telle exubérance : « C’était fou de recevoir un accueil comme celui-ci. En entrant sur le terrain, je me souviens de ces enfants qui portaient des drapeaux sang et or, une partie du stade qui scandait mon nom, je n’avais jamais vécu ça auparavant. En Nouvelle-Zélande, les gens sont fans de rugby mais à Perpignan, c’est encore plus fou », déclara-t-il plus tard. Benoît Brazès, chargé de communication de l’Usap se souvient : « Cette présentation, je m’en souviens d’autant plus que Paul Goze n’était pas chaud pour la faire, ça n’avait jamais été organisé dans le rugby français. Il pensait qu’une conférence de presse avec poignées de main et deux ou trois autographes suffirait. J’ai eu une double pression sur les épaules. Je suis allé chercher Dan à Canet où était son hôtel. En arrivant aux abords du Stade, j’ai compris que ça marchait, en pleine semaine à 18 heures, ça n’avait rien d’évident. Ce fut un grand souvenir, on n’a pas vécu une autre cérémonie comme ça pour l’arrivée d’un joueur en France. Je crois que Dan était en recherche d’une équipe avec une vraie identité. Tous ces drapeaux catalans, le capitaine qui lui remet le maillot. Ça l’a touché. Il pensait que s’il avait rejoint Toulon, il aurait évolué dans une sélection d’Anglo-Saxons exilés. »

 

Le coup de cœur des actionnaires

Perpignan apparaissait comme un club puissant et ambitieux, mais sans mécène plein aux as. On se demanda donc comment le club avait bien pu financer une telle opération. On entendit dire par la suite qu’elle avait plombé ses comptes. Ce ne fut pas vraiment le cas car en fait, c’est un groupe d’actionnaires historiques qui avait accepté de mettre chacun personnellement la main à la poche en signant une caution et en réglant l’intégralité de l’opération : 800 000 euros sortis tout droit du portefeuille de notables locaux. Certains ont payé les dernières échéances très récemment.

Ce fut donc un vrai coup de cœur. En termes purement économiques, l’opération Carter ne fut pas vraiment un succès. Écoutons ce que disait en 2014 Bernard Sobraquès, vice-président de l’Usap de l’époque : « Nous n’étions pas prêts économiquement à accueillir un joueur de cette trempe. Nous n’avions pas les structures nécessaires pour faire le sponsoring qui s’imposait : attirer des partenaires nationaux et internationaux. Il a fait marcher les boutiques de maillots. Mais il n’est pas resté assez longtemps pour capitaliser. Je ne regrette rien mais c’est vrai qu’on n’a pas eu le temps d’en profiter. Aujourd’hui, je ferais les choses différemment, même si ça dépend du prix. Aujourd’hui, les clubs ne se trompent plus, et recrutent des stars sur une durée plus longue. » Carter aura fait au final peu d’opérations publicitaires d’envergure, peu de séminaires, révélant que Perpignan n’était pas encore entré de plain-pied dans le professionnalisme. Six ans après, le Racing ne fit pas la même erreur. Il se donna le temps de rentabiliser un Carter désormais retraité international et payé environ 1,5 million d’euros par an, soit 125 000euros par mois : le prix de la disponibilité commerciale pour le joueur-vedette.

En termes purement sportifs, on connaît le triste épilogue. Le joueur qui se blesse au Stade de France contre le Stade français le 31 janvier après seulement cinq matchs joués (mais zéro défaite), tendon d’Achille rompu, soit six mois d’absence : « Il fallait voir l’inquiétude de la Fédération néo-zélandaise qui a tout de suite appelé », se souvient Vincent Couture qui suivait le club pour le quotidien L’indépendant. La France entière prit aussi conscience des risques que prenaient les joueurs vedettes. Venir jouer en Europe pour un All Black, c’était aussi sacrifier ses vacances et son intersaison, donc son temps de repos salvateur. Un mal de plus pour le rugby ultra-professionnel. Du coup, le coût du joueur au match joué s’avéra faramineux.

Vincent Couture reprend : « Mais pourtant, il y a bien eu un effet Carter. Par sa seule présence, les autres joueurs se sont sentis obligés de s’investir à 150pour cent. Ils ne voulaient pas passer pour des peintres. Dès sa présentation à Aimé-Giral, on a ressenti qu’il se passait quelque chose d’impalpable, mais de puissant. Il débarquait dans une équipe déjà très forte, demi-finaliste en 2008 et il a amené un plus. Je me souviens de son premier entraînement, quand il a tenté cinquante coups de pied du bord de la touche du centre au poteau de corner, pour en mettre 49. Les autres le regardaient comme des fans. Il s’est tout de suite bien intégré, il a été testé à Brive (après une victoire à l’extérieur où il avait été royal, N.D.L.R.), dans le restaurant de Damien Chouly. Un joueur m’a dit : « Il a bu ses dix bières. Il est des nôtres. » » Benoît Brazès confirme : « Lors des premiers entraînements, pas un ballon ne tombait. Même après sa blessure, les joueurs se sont dits, si notre club a été capable d’attirer le meilleur joueur du monde, c’est qu’on peut être champions. »

On connaît aussi l’épilogue de l’épilogue, le titre 2009 gagné par l’Usap, le premier depuis 54 ans après que quatre joueurs susceptibles de jouer à l’ouverture se soient successivement blessés : Dan Carter, Nicolas Laharrague, Steve Meyer, Mières Perpignan était devenu une machine de guerre avec les Le Corvec, Mas, Freshwater, Marty, Mermoz et consorts., plus Jacques Brunel au coaching. Mais les joueurs et les suiveurs l’ont juré : même s’il n’avait pas joué, il y avait bien eu un effet Carter. « Après la finale, les propos de Bernard Goutta m’ont marqué. Il a déploré la blessure terrible, mais il a fait remarquer que les joueurs s’étaient aussi motivés en se disant que s’ilavait été valide on aurait dit que le titre venait principalement de lui. Ils se sont dit qu’ils étaient capables de le faire sans lui. » À part Éric Champ en 1992, jamais un joueur en civil (ou carrément torse-nu, dans le cas de Carter) n’avait été aussi influent pour la conquête d’un Brennus. Tout le monde avait voulu se mettre au diapason d’une aussi brillante compagnie. L’investissement des actionnaires valait donc le coup d’être fait. Même pour un « joueur-fantôme »

Jérôme Prévot

Journaliste

Féru d'histoire, boulimique d'information, ce supporter des Girondins de Bordeaux et de Dimitri Yachvili (à propos duquel il écrivit un jour : « Une équipe comptant Yachvili dans ses rangs n'a jamais perdu d'avance ») ne cache pas une fascination pour la planète people et pour le rugby international. Il aime tous les débats mais sait se montrer intransigeant : l'amour du maillot est la plus belle des vertus, l'arrêt Bosman un drame absolu. S'il avait un proverbe, ce serait celui-ci : le beau jeu, c'est celui qui gagne.