Un samedi matin comme les autres. Tu parles ! Akapusi Qera se souviendra toujours de ce 11 novembre 2017.

Alors qu’il dort dans son hôtel romain à quelques heures du test-match contre l’Italie, le capitaine des Fidji est réveillé par son téléphone qui ne cesse de sonner.« Quand je l’ai attrapé, j’ai vu qu’il y avait cinq appels manqués de mon épouse.Je me suis dit qu’il se passait quelque chose de bizarre. » Le joueur rappelle immédiatement. Tout affolée, sa femme s’exclame : « Tu es en vie ! ». « J’ai répondu : « Oui, évidemment ! Qu’est-ce qu’il se passe ? » C’est là qu’elle m’a raconté que la nouvelle de ma mort à l’entraînement envahissait les réseaux sociaux. Je me suis dit : « C’est quoi ce bordel ? » J’étais choqué, complètement hébété. »

Un truc de dingues : environ une heure plus tôt, un site nommé newsdaily-tv. com avait annoncé le décès d’Akapusi Qera, dans un article étayé expliquant que le colosse s’était effondré après un entraînement avec sa sélection. Un soi-disant communiqué de la Fédération fidjienne y confirmait l’information : « Nous sommes dévastés d’apprendre la mort tragique d’Akapusi Qera à seulement 33 ans. Les pensées de chacun aux Fijdi vont à sa famille, à ses proches, ses coéquipiers et toute personne qui l’aurait croisé dans les clubs qu’il a représentés. » Un porte-parole de l’équipe ainsi que le manager, John McKee, étaient nommément cités, ce dernier étant censé avoir proféré ces mots : « C’est avec la plus profonde tristesse que j’ai appris le décès d’Akapusi Qera. J’ai connu un grand professionnel, dédié aux autres, un grand homme. Nos pensées vont à sa famille et à ses proches dans ce moment difficile. »

Crédible, à première vue… Alors, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre sur les réseaux sociaux. Tout le monde s’inquiète. Sa famille en premier lieu, qui vit en France : « Avant de m’appeler, ma femme en a immédiatement parlé aux enfants, explique ce père de quatre enfants, âgés de 1, 6, 8 et 13 ans. Ils sont présents sur les réseaux sociaux et elle ne voulait pas qu’ils tombent là-dessus sans leur en avoir parlé avant. Elle leur a dit de ne rien croire avant qu’elle ait pu me joindre. ça a été dur pour eux. Ma plus grande fille était en larmes quand elle a su ça. » Ses coéquipiers, aussi, se ruent dans sa chambre pour voir s’il va bien : « Ils venaient tambouriner à ma porte en disant : « Q, t’es là ? » Nemani Nadolo, qui a sa chambre juste à côté de la mienne, a été le premier. Il frappait comme un malade pour vérifier que j’étais vivant. »

À Agen aussi, on a eu très peur. C’est un médecin de l’équipe qui a vu l’information en premier et l’a transmise aux coachs et à la direction : « J’ai reçu un message de Mauricio (Reggiardo, N.D.L.R.) qui m’envoyait une photo avec l’article, raconte Philippe Sella, le directeur du rugby du club rejoint par Akapusi Qera l’été dernier. Ça secoue sur le moment… C’est à peine croyable mais on y a cru sur le coup, oui. Tu ne sais pas : le joueur est avec sa sélection et il peut arriver n’importe quoi. La première des choses a été, le plus rapidement possible, de rentrer en contact avec John McKee. Je lui ai envoyé un mail. Là, le temps a été long. Ce n’était pas de la panique mais tout le monde avait la tête baissée… Quelques instants plus tard, j’ai reçu une réponse disant que tout allait bien. Puis, Akapusi nous a envoyé une photo avec Nadolo. Là, on a vraiment soufflé. Je l’ai eu au téléphone également pour savoir s’il avait eu une commotion, été blessé ou quelque chose. Il m’a dit qu’il n’y avait rien, absolument rien. Cette histoire dépasse l’entendement. »

La même mésaventure pour caucau deux jours plus tôt

Le SUALG produit rapidement un communiqué expliquant que le joueur va parfaitement bien (merci pour lui). Plus tôt, son épouse avait posté sur les réseaux sociaux une photo de lui pour rassurer tout le monde. Nemani Nadolo avait fait de même sur instagram, se moquant de la rumeur : « Tout va bien les gars, mon pote a toujours le cœur qui bat ! » Le joueur, lui, ne moufte pas. Quand il l’a au téléphone, Philippe Sella le trouve « très calme. Il est comme ça : on a l’impression qu’il prend toujours de la hauteur par rapport à ce qui se passe. Il a comme une sagesse en lui. C’est peut-être pour ça que c’est quelqu’un d’important chez les Iliens. Ils ont beaucoup de respect pour lui. » Le capitaine fidjien tient sa place le plus normalement du monde au Flaminio et mène son équipe comme prévu. Sans sourciller : « Je joue au rugby depuis un moment maintenant et j’ai appris à faire abstraction de ce qui me contrarie avant les matchs, explique-t-il. Ca ne m’a pas vraiment perturbé jusqu’à la fin de la rencontre. Ensuite, j’ai pris mon téléphone et vu que j’avais des centaines de messages, de partout dans le monde. Même des gens du MHR m’ont appelé pour vérifier que j’allais bien. Jim Nagusa et Nemani Nadolo ont été contactés en suivant pour vérifier que c’était bien moi qui leur avais parlé ! Des tas de supporters m’ont écrit sur facebook, sur messenger. (...) Au moins, j‘aurai été célèbre pendant une journée dans ma vie ! ».

Akapusi Qera a essayé, avec un spécialiste de l’informatique fidjien, de tracer l’infâme auteur de cet article ahurissant. « Nous avons seulement trouvé que cela venait d’Europe, de Suisse ou de Suède, mais rien de plus.Vous savez, il est arrivé exactement la même chose à Rupeni Caucaunibuca deux jours avant. Un article aux Fijdi a annoncé sa mort également ! Je crois qu’il y a quelqu’un qui s’amuse beaucoup à faire paraître ce genre de choses… » Après avoir joué en Irlande et contre le Canada, le joueur a retrouvé sa famille et Agen, où il a repris l’entraînement la semaine dernière. Il se porte comme un charme, on peut vous l’assurer. « ça a été assez difficile, pour ma famille notamment, mais tout va bien maintenant.» Aujourd’hui, cette histoire le fait marrer. Au sens propre : « Tout va bien, oui. Regardez, j’ai ressuscité ! », conclut-il dans un éclat de rire sonore. Comme quoi, on peut rire de tout.

Emilie Dudon

Journaliste

Vous avez déjà joué au rugby ? Elle, oui ! Et fut même championne de France (troisième division) en 2002 avec l'Entente Bon-Encontre-Lectoure au terme d'une saison exceptionnelle : 534 points marqués, 89 essais, 11 victoires en 12 matchs disputés toutes phases confondues. Elle était une centre percutante, elle est devenue journaliste talentueuse s'appuyant sur un caractère en béton armé pour survivre dans « ce monde de mâles ». Jusqu'au boutiste et passionnée, elle vit chacune des rencontres du XV de France, du Montpellier Hérault Rugby - qu'elle suit prioritairement pour Midi-Olympique- et du SU Agen – sa ville de naissance - avec une angoisse non-feinte. En constante recherche d'excellence, elle n'a qu'un seul crédo : vérifier et revérifier ses informations.

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