Trop jeune, trop éloigné de chez lui et tout simplement pas prêt, Facundo Isa avait échoué lors de son premier passage sur la Rade, en 2013-2014. Depuis, l’Argentin (26 sélections) a révélé son talent et il retrouve le RCT plein d’ambitions.

Facundo, vous revenez à Toulon où vous ne vous étiez pas imposé en 2013-2014. Que vous avait-il manqué à l’époque ?

J’étais arrivé seul à Toulon, avec tous mes proches en Argentine. A 19 ans, je n’avais donc ni amis, ni famille et je me retrouvais à plus de 11 000 km de l’Argentine et de Santiago del Estero où j’avais toujours vécu. A cela s’ajoute le fait que je ne parlais pas anglais, ou très mal, et que je ne parlais pas du tout français. Ça a été une période très compliquée pour moi. En fait, je n’avais pas su m’adapter.

Il y avait pourtant des Argentins à l’époque au RCT, dont Juan Martin Fernandez Lobbe qui aurait pu faciliter votre intégration.

Juan Martin était en effet à Toulon mais, au moment de mon arrivée, il disputait le Four-Nations.Il avait manqué les trois premiers mois du Top 14. J’étais donc vraiment seul et j’ai dû attendre l’arrivée de Martin Castrogiovanni pour me libérer un peu. Il parlait espagnol et m’avait pris sous son aile.

Ce qui explique votre départ anticipé…

J’avais signé pour deux saisons mais, en effet, je n’ai même pas terminé la première. J’avais bien compris que je n’aurais pas ma chance. Il y avait beaucoup de joueurs de grande classe à Toulon. Je travaillais énormément à l’entraînement, ce qui m’a permis de progresser au niveau de la technique individuelle, mais je ne pouvais pas me jauger en compétition (il avait été aligné sur deux feuilles de match, pour une seule entrée contre Biarritz). J’avais besoin du terrain pour exploser.

N’auriez-vous pas dû rester une saison de plus ?

Il faut être lucide : à l’époque, je n’avais pas ma place dans l’effectif toulonnais. J’en étais conscient et c’est pour ça que j’ai demandé à être libéré avant la fin de mon contrat. J’ai compris que le chemin était encore long et que si un jour je voulais m’imposer dans ce grand club, je devais largement progresser.

Les dirigeants du RCT avaient-ils compris ?

Avant de partir, j’avais longtemps échangé avec Lolo (Laurent Emmanuelli, en charge de la formation). Il m’avait fait venir et j’avais besoin de son avis. À l’époque, je lui avais dit : « Ici, je n’ai pas ma place, je ne vais jamais jouer. Je pense rentrer en Argentine ». Il avait parfaitement compris. A 20 ans, j’ai donc fait le chemin inverse et je suis rentré au pays.

Comment s’est passé votre retour ?

J’ai retrouvé mon club de Santiago Lawn Tennis, où j’ai eu du temps de jeu. J’ai ainsi pu m’exprimer sur le terrain, ce qui m’a ouvert les portes des Pampas XV (sélection développement) et, ensuite, des Jaguars (la réserve des Pumas).

Vous étiez alors en passe de découvrir les Pumas.

C’est ce qu’on disait. En juin 2014, j’ai pourtant dû faire face à une énorme déception. Alors que je pensais participer aux tests contre l’Écosse et l’Irlande, le sélectionneur (Daniel Hourcade) n’a pas fait appel à moi. En revenant de Toulon, je pensais pouvoir postuler ; j’en avais d’ailleurs parlé avec la Fédération… J’ai pris un coup de pied aux fesses, et ça m’a motivé à travailler davantage. J’ai finalement été sélectionné en novembre 2014. Pourquoi ? J’avais progressé dans ma technique de plaquage, ma façon de porter le ballon, d’aller au contact et de gérer les situations aériennes. J’ai également beaucoup travaillé ma compréhension du jeu, en essayant de me poser la question : « dans cette situation, quelle est la meilleure décision à prendre ? »

Moins d’un an plus tard, vous disputez votre première Coupe du monde. Imaginiez-vous une telle ascension ?

Pour être honnête, tout est allé très vite. De cette première sélection à la demi-finale du Mondial contre l’Australie je n’ai pas vu le temps passer. C’était intense, incroyable. La Coupe du monde, c’est la plus grande expérience de ma carrière. En quelques semaines, j’ai connu tous les sentiments qu’un rugbyman peut vivre au cours de sa carrière.

Pourquoi décidez-vous de quitter l’Argentine, et de revenir en France ?

J’ai toujours considéré que mon retour en Argentine était une étape, elle s’est terminée en même temps que mon contrat avec les Jaguares. J’avais une décision à prendre : continuer en Argentine ou trouver un nouveau club, en Europe. J’ai finalement décidé de rejoindre Toulon.

Quelles raisons ont présidé à ce choix ?

Je ne peux pas dire que ça se passait mal avec les Jaguares, mais pas comme je le voulais en tout cas.

C’est-à-dire ?

Si tout allait pour le mieux au niveau du rugby, la vie ne me convenait pas. On voyageait énormément avec le Super Rugby et je ne pouvais pas avoir une situation stable. Il est impossible de construire une famille en traversant le monde tous les week-ends. J’ai donc décidé de ne pas rester chez les Jaguares, malgré la proposition de prolongation de contrat qui m’avait été faite, et je l’ai dit à mes dirigeants. La suite de ma carrière devait s’écrire en Europe, j’en étais intimement convaincu. J’avais besoin de m’installer, de me stabiliser. Je démarre donc une nouvelle vie à Toulon.

Vous tirez ainsi un trait sur la sélection argentine, non ?

Refuser la prolongation avec les Jaguares a été compliqué mais je ne voulais vraiment pas continuer. En revanche, mettre entre parenthèses les Pumas est un crève-cœur… C’est très important à mes yeux de défendre les couleurs de mon pays, avec de très grands joueurs à mes côtés. C’était un rêve d’enfant de jouer avec cette équipe mais j’ai fait un choix de vie : je ne porterai pas le maillot de la sélection au moins pour les deux prochaines saisons. Ensuite, on verra.

Avez-vous échangé avec Daniel Hourcade avant de signer au RCT ?

A aucun moment. J’ai énormément parlé avec la fédération, mes coéquipiers ou différents membres du staff. Tous m’ont dit qu’ils étaient très contents pour moi et qu’ils avaient conscience que c’était une véritable opportunité. Certains m’ont également avoué qu’ils espéraient un jour rejouer à mes côtés. Je suis donc parti en paix. Avec le sourire.

Que pensez-vous de la politique de l’UAR de ne sélectionner que des joueurs évoluant en Argentine ?

Le rugby progresse tous les jours en Argentine, mais il n’est pas encore entré dans la culture et, de fait, il n’y a pas énormément de rugbymen. Je pense donc que les Pumas ont besoin de tous leurs joueurs pour être compétitifs. Avec cette règle, on se prive donc d’un vivier de talents important. Malgré tout, je comprends…

Pourquoi ?

En intégrant le Super Rugby, les Jaguares devaient avoir une équipe compétitive. Si l’UAR n’avait pas mis en place cette règle, les joueurs seraient partis et les Jaguares n’auraient jamais pu rivaliser. Le revers de la médaille c’est que l’Argentine est privée de certains de ses meilleurs joueurs : Juan Imhoff (ailier, Racing 92), Patricio Fernandez (ouvreur, Clermont) ou Juan Figallo (pilier, Saracens)… Or, les Pumas ne peuvent pas se priver de ces joueurs s’ils veulent rivaliser dans le Four-Nations.

Pourquoi avoir rejoint Lyon l’an dernier, en cours de saison ?

J’ai annoncé mon départ des Jaguares en janvier, juste avant le Super Rugby. Les coachs m’avaient alors vivement exprimé leur mécontentement, affirmant qu’ils n’avaient plus besoin de moi. Résultat, je m’entraînais à l’écart du groupe. C’est à ce moment, Pierre (Mignoni) m’a proposé de terminer la saison avec le LOU.

Que retiendrez-vous de ce passage à Lyon ?

J’ai pu redécouvrir le rythme du Top 14. Ces trois mois furent très intenses avec, au bout, le maintien en Top 14. On aurait même pu se qualifier en Champions Cup, si j’avais réussi à marquer l’essai contre Clermont lors de la toute dernière action de l’avant-dernière journée…

Avez-vous hésité à rester ?

Non, c’était clair dès le début avec Pierre. C’était une opportunité incroyable et je remercie d’ailleurs tout le monde au LOU, mais ils savaient que je rejoindrais ensuite Toulon. Mais nous nous reverrons sur les pelouses du Top 14.

Pourquoi revenir à Toulon, plutôt que de tenter une nouvelle expérience, ailleurs en Europe ?

De nombreux clubs, en France ou en Angleterre, m’ont approché et, au départ, je ne savais donc pas où j’allais signer même si j’avais demandé à mon agent de donner la priorité à Toulon. Dès que j’ai appris que le RCT souhaitait me faire revenir, je n’ai pas hésité. Mon histoire avec Toulon n’était pas terminée, j’ai une revanche à prendre.

Êtes-vous prêt à relever le défi ?

Oui. J’ai mûri, grandi, je suis mieux dans ma tête et je reviens bien meilleur qu’il y a trois ans. Puis, j’ai beaucoup de plaisir à retrouver le club, son public et la ville.

Quels sont vos objectifs ?

Je veux jouer le plus possible et apporter une plus-value au RCT pour remporter la Coupe d’Europe et le Top 14. Toulon est un très grand club et on se doit d’être à la hauteur de son palmarès. C’est un club immense, avec des joueurs de classe mondiale et un public exceptionnel. D’ailleurs, même si je n’ai joué à Mayol que lors des matchs de présaison en 2013-2014, ça va être énorme pour moi de retrouver ce stade. Ce public ? Il est bouillant ! C’est le seul au monde qui me rappelle le public argentin.

Comment appréhendez-vous la pression qui entoure votre retour ?

Je suis quelqu’un de très tranquille et je ne crains pas la pression. Jamais elle ne m’a empêché de m’exprimer. Il n’y a pas de raison que ça commence aujourd’hui.

Propos recueillis par Pierrick ILIC-RUFFINATTI

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