Pour l’heure, l’ossature des Bleus est rose. En Argentine, ils sont sept Parisiens, champions de France l’an dernier, presque relégués cette saison, à avoir vécu une longue et douloureuse descente aux enfers. à Tucuman, ils veulent croire à autre chose qu’à la damnation...

Il était presque 16 h 30 vendredi quand, après plus de vingt-quatre heures de voyages, la première partie de la délégation du XV de France s’est posée à l’aéroport de Tucuman, situé à environ à 1 000 kilomètres au nord de Buenos Aires, la capitale argentine. En guise d’aéroport, un immense hangar désuet. Tout autour ? Des champs à perte de vue. Le tapis à bagages ? D’un autre âge. Ici, pas de contrôle des passeports à l’arrivée. Ni de touristes, ni de taxi pour rejoindre le centre ville. Sur la route cabossée et poussiéreuse menant à Saint-Miguel de Tucuman, les voitures cohabitent tant bien que mal avec les chiens errants, des enfants à vélos et quelques carrioles tirées par des chevaux. Le ciel gris et bas de cette fin de journée vient renforcer encore un peu plus le sentiment d’une tournée qui sera tout sauf une sinécure pour les joueurs du XV de France.

Pour les sept joueurs du Stade français, plus fort contingent du premier groupe tricolore, ça ressemble même fort à la continuité d’une saison où ils ont vogué de galère en galère. « Pour chacun des sept joueurs, cette tournée est une approche différente, jugeait avant le départ le président parisien Thomas Savare. Pour certains, c’est génial. Je pense à Rémi Bonfils en particulier, pour qui c’est la première sélection. Pour lui, c’est une très bonne nouvelle. Et puis, il y en a d’autres, qui sont sur le pont depuis deux ans non-stop avec des phases finales de Top 14, peu de vacances et une Coupe du monde, qui s’en seraient probablement bien passé, mais ils ne le diront pas. Pour ceux-là, la tournée en Argentine n’apportera rien et je ne suis pas sûr qu’ils apportent quelque chose à l’équipe de France. » Rabah Slimani est celui qui a le plus œuvré, enchaînant le titre de l’an dernier avec la préparation de la Coupe du monde, puis le Mondial et un retour en Top 14 jugé « difficile » par ses dirigeants. Pour autant, le meilleur pilier droit français le jure : « C’est une bonne chose de participer à cette tournée pour oublier un peu une saison très compliquée. » Il ne le sait peut-être pas, mais son entraîneur Gonzalo Quesada a tout essayé pour convaincre le sélectionneur Guy Novès de le laisser au repos. En vain. « Il ne faut pas oublier que si le Stade français avait été qualifié pour les phases finales, Rabah aurait encore joué à cette période, explique l’entraîneur des avants tricolores Yannick Bru. Quand j’ai demandé son sentiment à Rabah, il ne m’a pas dit qu’il était fatigué ou qu’il ne voulait pas venir. » Au contraire.

La résurrection de Bonfils

Parmi les six autres, deux vivent cet appel en Bleu comme une résurrection. Raphaël Lakafia n’avait plus remis les pieds en équipe de France depuis 2011 et sa participation à la Coupe du monde. Quelques jours avant la communication de la liste par le sélectionneur Guy Novès, il préférait ne pas évoquer cette possibilité. « Trop tôt », disait-il. Pourtant, cinq ans, c’est long. Sa puissance et la qualité de ses performances depuis deux ans au Stade français lui offrent aujourd’hui un retour inespéré et une opportunité immense quand le XV de France se cherche depuis trop longtemps un dynamiteur pour épauler Louis Picamoles dans ce registre. La résurrection de Rémi Bonfils tient quant à elle à un parcours chaotique la saison dernière. Le talonneur parisien, victime en quelques jours d’un épaule meurtrie contre l’ASM Clermont, puis des attentats de Paris du 13 novembre. Ce soir-là, quatre jours avant de se faire opérer, il est attablé avec quatre copains du Puc, son club formateur, à la terrasse de la brasserie Le Carillon, située rue Alibert, dans le Xe arrondissement de Paris, non loin du Canal Saint-Martin. à 21 h 30, les terroristes ouvrent le feu. Le lendemain, il témoignera brièvement : « C’est arrivé vite, très vite. On n’a pas eu le temps de réfléchir. J’ai vu mes potes partir en courant, j’ai tourné la tête, j’ai vu les balles passer. Je suis aussi parti en courant. Je suis revenu chercher un pote. Là, j’ai vu la fille assise juste derrière nous quand on buvait un verre, elle était étendue à terre, morte. Il y avait des douilles partout par terre. Ils ont « défourraillé » à 180° sur toute la place Alibert. Il y avait des dizaines de morts par terre. » Depuis cette déclaration, Rémi Bonfils n’a plus jamais voulu évoquer ce drame. Il s’est attaché à se reconstruire, lui et son épaule, en toute discrétion, jusqu’à reprendre le fil de sa carrière. Comme si de rien n’était. Et quand son nom est apparu dans la sélection de Guy Novès, aucune référence au passé. « C’est juste une fierté d’être appelé chez les Bleus, avec tout ce que ça représente, explique-t-il. Et c’est d’autant plus plaisant que je partage ça avec six partenaires de clubs. »

Camara veut saisir sa chance

à bien y regarder, chacun des sept Parisiens a un objectif précis au cours de cette tournée en Argentine. D’ailleurs, aucun n’a parlé de « galère ». Djibril Camara a évoqué « une chance à saisir », « une très belle marque de confiance de la part du staff » et « une bouffée d’oxygène après une saison de merde ». Jonathan Danty assure pour sa part que c’est peut-être le bon moment pour « essayer de retrouver [son] meilleur niveau. » Le trois-quarts centre stadiste, choix numéro un du staff tricolore, sait qu’il n’a pas confirmé durant la saison écoulée son nouveau statut. Il veut profiter de ces deux tests pour faire taire les critiques. Quant à Jules Plisson, il voit dans cette tournée « une occasion unique de passer du temps ensemble pour bosser. » « C’est tellement rare, souligne-t-il. Et puis, on peut se considérer heureux d’avoir été tous sélectionnés après une si mauvaise saison avec notre club. » Parce que le constat est aussi celui-là : l’ossature du XV de France tient pour l’instant en ces sept joueurs du Stade français, douzième du Top 14…

Arnaud Beurdeley

Journaliste

Chevillé à la destinée du Stade français depuis dix ans, Arnaud a tout connu avec le club de la capitale. Le meilleur : les matchs au Stade de France, les années Guazzini et le deuxième souffle impulsé par Thomas Savare. Le pire : l'épisode Job Ariste, le feuilleton de la Facem et la dizaine d'entraîneurs consommée ces dernières années par les soldats roses. Pourtant cet ancien pilier, passé notamment par Domont, n'a jamais dévié de sa ligne de conduite : honnêteté, rigueur et courage. Parisien depuis toujours, il est l'envoyé spécial permanent de Midi Olympique dans la ville lumière. Mais son âme est restée voyageuse.